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![]() Intervention de Hocine Aït Ahmed lors de la commémoration du 19e anniversaire de l’assassinat d’Ali MECILI - Paris le 8 avril 2006 " Le système innove en légalisant ce qu’il a toujours fait et ce qui lui a permis de durer : il décrète et légifère l’oubli et l’impunité. Il légifère le refus de ce qui constitue précisément l’histoire d’un peuple : la mémoire. Il paraît que nous devons circuler, qu’il n’y a plus rien à voir : ni Mécili, ni Boudiaf, ni Mahiou, ni personne. Il n’y a plus rien à voir et surtout pas 200 000 morts et 15 000 disparus. Que faire alors de nos yeux, de cette mémoire qu’on prétend nous dénier ? VOIR et SE SOUVENIR précisément." Il y a déjà 19 ans, Ali, que tu nous as quitté. 19 ans que nous nous retrouvons ici, tous, aux côtés d’Annie, de Léa, de Yalhane. Nous nous retrouvons avec tous tes amis, tous ceux qui t’ont connu et aimé. Avec tous ceux qui ne t’ont pas rencontré, mais qui savent ce que signifie la fidélité aux idées et aux hommes qui les ont porté dans ce pays où trahison et retournements de veste sont trop souvent une seconde nature.
19 ans donc que je te retrouve ici, et que je me demande si il faut dire quelques mots. Je me le suis encore demandé cette fois, détestant par nature les rituels immuables et détestant encore plus les imposer aux autres. Alors pourquoi les reproduire cette année encore ?
Est-ce la peine de dire que nous sommes là très au-delà du politique, très au-delà la prérogative de l’un ou de l’autre. En réalité c’est à toi que je m’adresse ici, pour une seule et unique raison : parce que c’est toi, parce que c’est moi. C’est tout et c’est bien assez.
Je fais souvent un rêve : arriver ici un jour, avec les tiens, avec tous nos amis et t’annoncer enfin une bonne nouvelle : que les choses chez nous s’améliorent et que, peut être, le sacrifice de tant de générations, ton sacrifice, les 200 000 morts, tout cela n’a pas été inutile.
Ce ne sera pas pour cette fois. Le hasard fait tristement les choses La commémoration du 19e anniversaire de ta mort tombe au moment même du 10e anniversaire de l’assassinat en Algérie de sept moines français. Ta mort, la leur ont en commun une chose : la raison d’Etat, la raison de deux Etats qui ne savent fonder ce qu’ils appellent leur « amitié » que sur l’oubli et l’impunité. L’impunité que l’un accorde d’avance à l’autre pour de multiples raisons : la peur, la rente pétrolière et gazière et, nous dit-on aujourd’hui, une rivalité entre « les Grands » qui se bousculent pour se partager un gâteau que les algériens ne sont jamais invités à goûter.
Le système qui nous tient lieu d’Etat s’est construit sur l’oubli des promesses de notre révolution : les libertés, le règne du droit, la justice, bref la fin de l’indigénat. Dès lors, tout pouvait arriver. Et tout est arrivé. Et c’est bien cela la tragédie nationale.
Il y a eu le meurtre des meilleurs d’entre nous- et tu en es, comme Abbane, et comme tant et tant d’autres, connus ou anonymes, qu’il est inutile de citer car nous les avons tous en tête.
Notre pseudo-Etat s’est construit sur l’oubli des massacres de milliers d’adolescents en octobre 88. Il s’est construit ensuite sur une terrible guerre contre les civils. Jusqu’ici, cet oubli – et l’impunité qui l’accompagne – était non dit car un peu honteux, mal assumé, vaguement gêné.
C’est fini aujourd’hui. La boucle est bouclée. Le système innove en légalisant ce qu’il a toujours fait et ce qui lui a permis de durer : il décrète et légifère l’oubli et l’impunité. Il légifère le refus de ce qui constitue précisément l’histoire d’un peuple : la mémoire.
Il paraît que nous devons circuler, qu’il n’y a plus rien à voir : ni Mécili, ni Boudiaf, ni Mahiou, ni personne. Il n’y a plus rien à voir et surtout pas 200 000 morts et 15 000 disparus.
Que faire alors de nos yeux, de cette mémoire qu’on prétend nous dénier ? VOIR et SE SOUVENIR précisément.
Se souvenir des êtres chers auxquels on fait a chasse comme à des fantômes.
Voir notre histoire en face. En tirer des leçons et comprendre pourquoi nous en sommes là. Comprendre, se souvenir, pas pour se venger, pas pour se réconcilier. Mais pour se donner les moyens, cette fois, après plus de quarante ans d’indépendance, de sortir du cauchemar, du sang, des morts, du non droit. Pour se libérer enfin des mensonges et des manipulations qui, toujours, les préparent.
Je voulais te dire tout cela Ali. Parce que c’est toi, parce que c’est moi. Parce que nous tous ici, refusons l’oubli. Nous le refusons grâce à Annie ta femme et à tes enfants, Yalhane et Léa, qui s’obstinent à perpétuer ta mémoire, qui est aussi celle d’une fidélité à des idées et à un combat.
Paris, le 8 avril 2006
Hocine AIT AHMED Dans la même rubrique :
Le Mercredi 21 septembre 2005 à 15h00, Hocine AIT AHMED, a animé une conférence de presse au niveau du Centre d’Accueil de la Presse Etrangère à Paris. " J’appelle les Algériennes et les Algériens à refuser le diktat et l’instauration d’un pouvoir présidentiel absolu consacré par cette charte en boycottant activement le référendum du 29 septembre 2005 ".
Intervention de Hocine Aït- Ahmed le 28 juin 2004 Lors du colloque « FrançAlgérie » à l’Assemblée Nationale Française. "Tout a été fait pour que les rapports franco-algériens soient englués dans un pathos où se mêlent la culpabilité, les vieux réseaux sentimentaux et pécuniers de la « Françalgérie ». C’est exactement ce qu’il fallait pour instaurer un début d’omerta sur notre pays et pour que les « amis de l’Algérie » tolèrent chez nous des atteintes aux droits de l’Homme qu’ils ne toléreraient ni chez eux ni ailleurs."
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