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18/02/2006
Hocine Ait-Ahmed à la session du Conseil National de février 2006

« Comment sortir de la déchirure historique qui a conduit à la dérive de la révolution ? Par quelle voix et moyens ? Une méthodologie cohérente ne peut résulter que du débat publique : C’est par le dialogue ouvert qui, par l’échange, est générateur d’Etat. »

« Jusqu’à quand les partenaires de notre pays et la communauté internationale continueront à ravaler la majorité des Algériennes et Algériens, au rang des sans-Etat, sans protection nationale et internationale, des sous-hommes voués au destin, des parias ou parvenus d’un néo-indigénat. »

« TRAVAILLONS TOUS ET TOUTES ENSEMBLE A L’INSTAURATION DE LA 2e REPUBLIQUE »



 
Aux membres du Conseil National

Chers camarades,
Dans le petit mot de salutations que je vous avais adressé lors de votre dernière session, j’avais évoqué en passant quelques réflexions sur les conditions qui ont entouré la maladie du patron d’El-Mouradia ; mais pour vous les commenter, j’ai préféré attendre pour en savoir davantage sur les pistes d’évolution ou d’involution des choses.
 Je tiens, encore, à vous féliciter pour les débats sérieux qui ont eu lieu autour du renouvellement du Secrétariat National et de son programme. Il va de soi que je tiens beaucoup au principe de l’alternance ; respect de la forme parce qu’il est statutaire. Et pour ses mérites exemplaires : notamment créer, d’une part des traditions de changements au sein de nos structures de bas en haut et de haut en bas, et d’autre part faciliter la circulation des cadres ainsi que leur apprentissage à la responsabilité. J’ai également le plaisir de rendre hommage au camarade Ali Laskri, et à l’équipe précédente pour le dynamisme, l’intelligence et la cohérence de leur gestion.
 
Chers amis,
Je vous parle comme si je m’entretenais avec vous directement ; n’y voyez rien d’autre qu’une ébauche du tableau de la crise que traverse le pays et une interrogation sur les perspectives d’avenir à propos desquelles l’ensemble des compatriotes doivent dire leur mot. Personne n’a de solutions toutes faites.
Décidément, les maîtres du pays viennent d’inventer l’apesanteur du mentir vrai, refusant de décoller leurs semelles et leurs cervelles engluées dans une nouvelle mystification aussi rocambolesque que révélatrice. Comme si l’hospitalisation du " président " au Val de Grâce à Paris, avait pris de court les faiseurs de la propagande officielle, et mis à mal l’image largement véhiculée dans le monde d’une Algérie enfin pacifiée, normalisée et réconciliée avec elle-même par une charte mort-née.
Bien que comparaison n’est pas raison, force était de constater à première vue, qu’en Espagne il avait suffi d’un seul mensonge qui a sévi quelques heures seulement, d’une rétention d’information organisée par les autorités en place pour que les réactions populaires réussissent à renverser Aznar, le chef du gouvernement pourtant régulièrement élu. Et fassent basculer la victoire aux élections législatives, en faveur du parti-frère, le PSOE ; que les derniers sondages avaient pourtant donné perdant.
Par contre, il est difficile d’expliquer le silence de la rue algérienne devant la campagne mensongère et menaçante déclenchée par le pouvoir algérien à l’annonce de la maladie de Bouteflika.
 
Camarades !
Je vous avoue, que je me suis senti humilié à la seule idée que tous ces peuples, qui, à travers les continents, avaient admiré et aimé la nation algérienne pour sa résistance exemplaire face à la guerre coloniale de reconquête, puissent croire un instant, que celle-ci aurait dégénéré - par servilité ou crétinisme. Au point d’avaler et d’encaisser, sans réagir, les plus staliniens des bluffs médiatiques éhontés et hargneux. Disons, en passant, que la plupart des Algériennes et des Algériens d’instinct, ne se réjouissent pas d’un accident de santé qui menace une vie humaine, serait-elle adverse ; encore moins de l’exploiter - leur décence et leur générosité constituant avec le courage et la loyauté les ressorts profonds de leur identité.
De toute évidence, avec le temps, les opinions étrangères ont fini par oublier, que notre pays est passé, sans transition, de la domination coloniale à un système d’oppression stalinien, dont la raison d’être et de se maintenir est de ghettoïser notre pays par le verrouillage de l’information à l’intérieur du pays et les manipulations médiatiques à l’extérieur. En un mot par le mensonge sous toutes ses formes, dans toutes ses gammes et ses applications stalino-scientifiques, entre autres : duperies, tromperies, contrefaçons, manipulations, mystifications, complots, coups de force, coups d’Etat, fausses légitimités, impostures et fictions politiques.
On peut se demander si l’admirable jeunesse espagnole aurait pu accomplir, sous le régime de Franco, ce renversement-éclair, bien qu’El Caudillo avait quand même légué à son pays une classe moyenne et une certaine société civile susceptibles d’être des vecteurs de changements. Bref, toute la différence est que la démocratie espagnole n’est pas une façade de propagande, contrairement à l’oppression infligée à notre peuple par une démocratie mensongère. Le raz-de-marée qui a fait basculer l’Espagne dans l’alternance politique résulte d’abord, du fait que les mouvements associatifs et les oppositions politiques s’étaient déjà librement organisés, hors de toute tutelle policière. Et ensuite qu’ils pouvaient pleinement jouir des libertés démocratiques et particulièrement de ces libertés d’expression et de manifestation qui leur ont permis de réussir rapidement la mobilisation pacifique des citoyennes et citoyennes, et de battre la droite à l’élection législative.
La vitalité de notre peuple ne peut être mise en cause ; elle n’est pas mythique, elle a été et le reste exemplaire, ayant survécu à 4O ans d’une dictature militaro-policière. Je me suis surpris de rappeler à l’occasion et sans méchanceté, que le maréchal Pétain a réussi à rassembler une foule monstre à Paris, quelques semaines avant la fin de la 2è guerre mondiale. Ceci dit sans mettre en doute le mérite et le rôle historique de la résistance française.
La vitalité politique du peuple algérien ne peut pas être mise en doute. Témoin aujourd’hui encore de son refus de l’asservissement policier et de la " servitude volontaire ", l’incapacité de l’appareil de propagande officielle à masquer les protestations sociales, les grèves, les émeutes, les manifestations pacifiques violemment réprimées, qui sont le lot quotidien des Algériens. Sans oublier la résistance citoyenne et tenace des populations, notamment au M’zab contre les provocations administratives et les persécutions des militants de la démocratie et des droits humains, et en Kabylie, où fut mis en échec le rouleau compresseur punitif et corrupteur, destiné à écraser ou marginaliser le FFS. Le tout, cela va de soi, sur fond d’Etat d’urgence, de non droit, de verrouillage de l’espace publique, de corruption des élites et du corps social. Et spécialement, en l’occurrence le déni total des libertés syndicales et associatives où (quand) les incurables flibustiers de la pensée unique poursuivent impunément de leur hargne fasciste militants et cadres de la société civile " non agréée " ; par une pratique spécifique d’apartheid politico-social.
Je crois de toutes mes forces que la vérité compte plus que n’importe quelle considération politique. Elle nous renvoie aujourd’hui plus que jamais, aux devoirs de vérité, de lucidité et de pédagogie qui doit rester la devise morale et la boussole politique du FFS.
C’est, donc, sans parti pris, que nous devons aborder l’analyse de la crise gravissime que traverse notre pays.
Je dis bien gravissime, non pas à cause de la certitude que les gardiens du temple veilleront bien à garder la maîtrise du pouvoir et le statu quo. La puissance et l’omniprésence tutellaires de la police politique ne constituent-elles pas à la fois le fondement et la longévité du totalitarisme spécifique algérien ? Rien d’étonnant du reste, que le général Médiene patron de la DRS, était parmi les rares haut dignitaires à rendre visite au malade de Val-de-Grâce.
Non ! L’impasse créée par la maladie du chef de " l’Etat " ne ressemble pas aux autres crises de succession ou résultant d’une impasse politique ; elle est grosse de tous les risques. Car elle met fin à la fiction de l’existence d’un Etat algérien, et, dans le même temps révèle la déliquescence des rouages sur lesquelles repose l’Organisation du système.
Pour la première fois, la grosse machine "institutionnelle" a été complètement paralysée par les gesticulations du pouvoir, les rumeurs et les défaillances de la communication officielle qui ont accompagné la maladie du "président" ; jusqu’au recours dérisoire à un chanteur célèbre certes, mais totalement incongru dans la fonction de porte-parole sur l’état de santé de ce dernier.
Cependant, cette panne dramatique de la communication fut passagère. Les jeux de la désinformation, la remise nostalgique aux goûts du jour d’un ordre tiers-mondiste pan étatique parrainé par Moscou, le renforcement d’un quadrillage géostratégique de la crise actuelle, en jouant l’avant et l’arrière garde dans la lutte internationale contre le terrorisme, sont autant d’atouts sur lesquels misent les décideurs pour éviter toute rupture du système et ainsi reconduire le statu quo à leur manière.
Autre objet de mon inquiétude : les métastases qui sont en train de coloniser les organes de ce Léviathan, ce monstre auquel on continue à délivrer le label d’Etat. Pendant que des pans entiers du fonctionnement des instances administratives et des chaînes de commandement dans les appareils policiers ordinaires, sont en train de passer dans les réseaux et les méandres de l’informel, où grenouillent cultes de la personnalité, régionalismes, népotismes, drogues, coups de Jarnac et métastases maffieuses.
Par ailleurs le régime algérien est tellement usé par le poids et les traumatismes de la sale guerre, la fatigue des cadres intègres, la propulsion aux sommets de parvenus trop dociles et assez retors pour être fiables, et enfin le rôle de plus en plus important que jouent en son sein des clans ouvertement maffieux, que les appareils ne sont plus à l’abri d’un basculement incontrôlable, ni de l’accélération d’un processus de délitement qui est à l’oeuvre depuis si longtemps.
Et s’il fallait une preuve supplémentaire pour illustrer la décomposition sociologique en profondeur des institutions, les festivités organisées pour le retour à Alger de Si abd El-Aziz Bouteflika, l’ont amplement apportée. En effet et je parle sous votre contrôle, dans de nombreuses villes de l’intérieur du pays, c’est à de véritables barons du trafic d’armes de la contrebande de la drogue et de la prostitution que l’organisation de " la mobilisation populaire " a été confiée. Tout comme, d’ailleurs, au cours des deux dernières campagnes présidentielles.
Dans le fond et la forme, cette hystérie à " recruter du peuple " à tout prix, tout comme les artisans de la mobilisation pour montrer la popularité du " président " et, ainsi, faire taire les rumeurs et surtout les appétits, autour de la succession, sont un indice de décomposition et d’infiltration de l’administration par de nouvelles forces qui ont émergé à la faveur de la décennie noire.
Dès lors Seigneurs de guerre, chefs de confréries religieuses, barons du crime et voyous notoires sont ouvertement devenus la base la plus mobilisable et la plus mobilisatrice du régime.
L’administration, les polices et même l’armée, si elles demeurent les instruments les plus sollicités par le cabinet noir, ne constituent plus les relais privilégiés vers la société ; sauf à leur tour pour manipuler et disloquer cette société qu’elles sont censées protéger et servir.
Quels recours internes pour la majorité écrasante des Algériennes et des Algériens écrasés par une paupérisation et une insécurité galopantes, sans aucune lueur d’un avenir meilleur et guettée par un effondrement moral source de toutes les dérives. Cette situation qui touchait les pans les plus fragiles de la société, s’est étendue pour venir frapper aux portes des entrepreneurs privés, des hauts cadres de l’administration et même de l’armée. Sans compter que le pays continue à se vider de ses élites contraintes à l’émigration par suite de licenciements à la fois dans les secteurs publics en voie de dégraissage et dans les entreprises privées toujours en voie de dépôts de bilan. Et dire que d’une administration qui, en plus fait fuir, au lieu d’attirer les cadres honnêtes et compétents, pour lesquels l’emploi est vital mais qui savent que dans une bureaucratie aussi opaque et gangrenée par le règne du piston et de l’arbitraire, la vérité et la bonne foi, ou le respect même du protocole et de la loi, ne sont d’aucune utilité dans l’exercice des fonctions " institutionnelles ". Il en résulte un tel niveau d’impéritie, de je m’enfoutisme et d’impunité que les organes responsables ont été par exemple, incapables de prévenir et d’assurer la sécurité des populations lors des catastrophes naturelles, à Bab-El-Oued et à Boumerdès, ou ne serait-ce que d’éviter dans un pays qui regorge de richesses gazières, des pannes de butane au terribles conséquences sur la vie et la santé de nos compatriotes.
 
Chers camarades,
Plus que jamais chacun de nous militants du FFS doit se sentir investi des devoir de vérité, de lucidité et de pédagogie.
QUE FAIRE, en l’absence d’un Etat digne de ce nom. Sinon le construire tous et toutes ensembles, Il faut d’abord et avant tout rechercher dans l’histoire de la révolution les causes de cette faillite institutionnelle et cela sans mensonges sans règlements de comptes, avec pour unique objectif de sortir des blocages qui risquent d’hypothéquer l’avenir de notre pays. La vérité vraie est que 4o ans après l’indépendance, nos institutions, se trouvent encore déstabilisées, par le vice de fabrication dont fut victime la Constitution qui devait fonder la République démocratique et sociale promise par la proclamation du 1er novembre 1954.
Dès lors cette fraude originelle et fondamentale ne cesse de nous poursuivre ; dans le cercle vicieux de constitutions préfabriquées en révisions constitutionnelles sur mesure.
Allons aux considérations essentielles : La grande question d’une constitution est proprement de nature juridique, cela veut dire que la souveraineté appartient au peuple et qu’elle est inaliénable et incessible à la puissance publique et la puissance publique est responsable et comptable devant le peuple (formé de citoyennes et citoyens à part entière). Et si la puissance spolie le peuple de sa souveraineté, il n’y a pas d’Etat et il n’y a plus de peuple. Nous sommes alors avec toutes les formes de fascisme de droite et de gauche qui s’égosillent au nom du peuple et s’instituent souveraineté. Comment sortir de la déchirure historique qui a conduit à la dérive de la révolution ? Par quelle voix et moyens ? Une méthodologie cohérente ne peut résulter que du débat publique : C’est par le dialogue ouvert qui, par l’échange, est générateur d’Etat.
Jusqu’à quand les partenaires de notre pays et la communauté internationale continueront à ravaler la majorité des Algériennes et Algériens, au rang des sans-Etat, sans protection nationale et internationale, des sous-hommes voués au destin, des parias ou parvenus d’un néo-indigénat.

TRAVAILLONS TOUS ET TOUTES ENSEMBLE A L’INSTAURATION
DE LA 2e REPUBLIQUE.
 
Salams et azul bel bezzef
 Hocine Ait Ahmed


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