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Hocine AIT AHMED à El Watan : "cette situation résulte des trois décennies qui ont, inévitablement, conduit à la sale guerre" Interview du Président du FFS - 27 Septembre 2005 "Quelles formes prendront les différentes alliances ou regroupements qui émergeront dans une dynamique politique visant à une rupture pacifique ? Ce serait insulter les principes élémentaires de la démocratie que d’en tracer à l’avance les modalités. Je pense en clair que la seule ligne de démarcation se situe entre ceux qui luttent pour une transformation démocratique et ceux qui œuvrent à maintenir un système brutal, bloqué et disqualifié. Je voudrais aussi insister sur un point fondamental à mes yeux : la solution pour l’Algérie ne réside pas dans la re-création d’un parti unique ou d’un consensus populiste. Nous en connaissons les méfaits et je ne me prêterai jamais à ces regroupements factices, sentimentaux ou d’intérêts. Je ne crois qu’à une chose : une fois la paix civile assurée, c’est seulement dans la dynamique politique et le respect de la différence et du pluralisme que peuvent émerger les structures adéquates." "Vous savez, nous avons un défaut que nous assumons : nous rejetons la violence d’où qu’elle vienne. Nous voulons une transition démocratique et il va de soi qu’elle doit être faite avec le pouvoir. Encore faut-il que celui-ci accepte de voir dans les forces politiques des partenaires et non des faire-valoir." Symbole d’une opposition démocratique sans faille, le président du plus vieux parti d’opposition, Hocine Aït Ahmed, a, tout au long de cet entretien, battu en brèche la charte pour la paix et la réconciliation nationale qui sera soumise à référendum jeudi prochain. Avec sa légendaire verve caustique, le leader historique démasque les véritables desseins du pouvoir et tire au clair les « dessous » de ce qu’il appelle une « charte à sens unique qui déploie des moyens qui font penser à un tsunami populiste ». Pour Hocine Aït Ahmed, « ce plébiscite permettra à Bouteflika de réaliser ses propres ambitions dont tout indique qu’elles se soucient assez peu du destin et du sort des Algériens ». Le chef charismatique du FFS ne se fait pas d’illusions : « (...) Le pouvoir veut interdire aux Algériens toute mémoire. » L’INTERVIEW
Question : Le FFS appelle au boycott du référendum sur la réconciliation nationale. Y seriez-vous devenu hostile ? Que rejetez-vous dans le projet de charte ? Sa démarche, son contenu, sa forme ? Hocine AIT AHMED : Aït Ahmed ou le FFS hostile à la réconciliation ? C’est une blague ! A moins qu’il ne s’agisse d’une brutale amnésie sur mes appels incessants depuis plus de dix ans à tout faire, d’abord pour éviter la rupture de la paix civile, ensuite à ne pas s’enfoncer dans la crise en mettant tout le monde autour d’une table afin d’éviter la dislocation de notre société et d’entamer un processus de réconciliation. Il est vrai que c’était le temps où les « réconciliateurs » étaient insultés et traités de « traîtres à la nation ». Passons et revenons au projet de charte concocté par le pouvoir. Ce projet n’a rien à voir ni avec la réconciliation ni avec un retour à la paix qui, soit dit en passant, demeure assez relatif. C’est une volonté d’instrumentaliser l’aspiration légitime des Algériens de vivre réconciliés et en paix pour se faire plébisciter. Ce plébiscite permettra à Abdelaziz Bouteflika de réaliser ses propres ambitions dont tout indique qu’elles se soucient assez peu du destin et du sort des Algériens. Globalement, il s’agit tout simplement d’imposer à notre société une lecture de l’histoire que le régime a écrit de bout en bout. Cette version officielle le blanchit, lui donne le beau rôle et incrimine la société algérienne de la situation catastrophique dans laquelle se trouve notre pays. Cette situation résulte des trois décennies qui ont, inévitablement, conduit à la sale guerre. Déconnection totale de la réalité ? Inconscience ? Cynisme ? Provocation qui consiste notamment à disculper totalement les forces de sécurité de la disparition de 15 000 à 20 000 personnes, alors que la commission présidentielle de Farouk Ksentini a, elle même, reconnu que 6000 disparus étaient « le fait de l’Etat », un Etat qu’elle jugeait alors sans vergogne de « responsable, mais pas coupable »... Ce révisionnisme indécent et extravagant devient en tout cas, comme l’a dit mon ami Abdelhamid Mehri, un « Coran othmanien » que nul n’est en droit de contester, « en Algérie ou à l’étranger ». Dès lors, les familles de disparus, les journalistes, les historiens, les responsables politiques ou les opposants qui persisteront à réclamer la vérité ou qui prétendront enquêter sur les responsabilités de la décennie 1990 deviendront hors la loi. C’est du jamais vu, même pas en Argentine ou au Chili. Non content d’avoir confisqué aux Algériens leur droit d’avoir des droits, le pouvoir veut désormais leur interdire toute mémoire. En effet, Abdelaziz Bouteflika pourra tout faire par décret au lendemain de l’adoption de ce projet qui « le mandate pour prendre toutes les mesures visant à concrétiser les dispositions » de la charte. Dois-je rappeler que jamais personne n’a obtenu, ni pendant la colonisation ni pendant la guerre de Libération, que le peuple algérien ne signe l’abdication et le transfert de sa souveraineté, comme on le lui demande aujourd’hui ? Le tout pour une paix illusoire. Le régime ne demande pas pardon pour le désastre provoqué, ne se remet pas en cause, mais responsabilise au contraire la société du marasme politique, social et économique dans lequel sa gestion nous a plongés. Voilà pour le fond et le contenu d’une charte qui ne vise qu’à imposer un pouvoir fantasque absolu, assurer l’impunité des forces de sécurité et réduit le conflit algérien à un simple terrorisme en occultant toute sa dimension politique. Que faire d’autre que boycotter une démarche aussi inique ? Que faire d’autre quand, par dessus le marché, il n’existe aucun débat contradictoire ? La campagne référendaire n’existe tout simplement pas.
Elle est à sens unique, déploie des moyens jamais vus qui font penser à un tsunami populiste... et à Kim Il Sung. Rien n’y manque : ni la réquisition par centaines de bus et par milliers de fonctionnaires dont la désobéissance signifierait limogeage ; ni la répression pure et dure, par exemple contre les familles de disparus. Je pensais que cela présageait une escalade de la répression. J’avais tort : on n’aura pas attendu l’adoption de la charte pour sévir contre les récalcitrants, bref, pour appliquer, quarante ans après l’indépendance, le nouveau code de l’indigénat et imposer l’oubli à coups de poing et de pied contre des femmes, souvent âgées, qui ont un seul tort : refuser d’oublier et réclamer, au moins, le corps de ceux qui leur ont été arrachés à l’aube ou en pleine nuit par les forces de sécurité. ![]() Hocine AIT AHMED : D’abord, un mot aux opportunistes de tous poils et aux janissaires de la plume et du droit qui ont confectionné ce magma explosif. Demain, baad essekra (le lendemain du jour d’ivresse), demanderont-ils pardon au peuple algérien ? Par pudeur, on n’osera même pas reprendre le mot adressé par Châteaubriand à ceux qui avaient soutenu le plébiscite de Napoléon III : « Je vous avais prévenu : c’est vous qui l’avez placé, c’est à vous de l’enlever ! » Vous savez, je pense que les Algériens comprennent parfaitement le piège qui leur est tendu, par delà leur volonté légitime de vivre enfin en paix. Mais je sais que la machine à intimider et à produire de la fraude est celle qui fonctionne le mieux dans notre pays. Les Algériens sont sans cesse appelés à voter, mais ce ne sont jamais les urnes qui ont décidé de leur destin, ni les résultats sortis de ces urnes qui ont exprimé leurs aspirations.
Ne parlons pas du rouleau compresseur qui tient lieu de campagne électorale. La seule transparence à laquelle nous pouvons aspirer est une contrefaçon à ciel ouvert. La communauté internationale ouvrira-t-elle enfin les yeux ?
Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir et surtout qui ne parvient pas à accepter que les Algériens n’ont pas moins de droits, et moins le droit à la solidarité que les Ukrainiens, les Géorgiens ou les peuples de l’ex-Yougoslavie. Je crains donc qu’on cautionne une fois de plus une mascarade qui ne laisse aucune chance de paix et de réconciliation à l’Algérie. Question :Comment voyez-vous l’après-référendum ? Le pouvoir est en guerre contre une société qu’il ne parvient pas à contrôler. Son refus du moindre changement prépare de nouvelles conflagrations. La culture de l’impunité s’exprime de manière indécente. La dilapidation et la confiscation des richesses de l’Algérie aussi. Quand on brade les hydrocarbures sans aucune raison économique valable, alors que le prix du baril de pétrole approche les 70 dollars sous prétexte que la loi sur les hydrocarbures « nous est imposée de l’extérieur » : on ne peut qu’être sidéré que Bouteflika ait eu à agiter la menace fantomatique d’une intervention étrangère pour faire passer cette réédition indigne de l’Algérie. Aucun pays développé ou en voie de développement n’a ouvert à l’étranger l’accès à la propriété des richesses du sous-sol. A plus forte raison s’agissant de l’Algérie, où ces richesses ont été sacralisées patrimoine incessible et inaliénable tout au long des luttes politiques et sociales du mouvement indépendantiste et surtout pendant la guerre de Libération notamment par les résolutions des assises fondatrices du FLN. Que vaut un patriotisme qui fait fi du fait que la guerre a été prolongée de plusieurs années en raison de la volonté intransigeante du GPRA de reconquérir notre Sahara, et qui se permet d’accuser ceux qui ont fait le Contrat national d’avoir « vendu le pays ». On a envie de reprendre le leitmotiv des manifestants boliviens : « Rendez-nous notre pétrole » en ajoutant : « C’est le sang du peuple algérien. » Essayons de nous mettre à la place de ces cadres formidables qui ont réussi la nationalisation des hydrocarbures avec si peu de moyens et qui voient cette conquête économique réduite à néant. Le régime dépense beaucoup d’argent et d’énergie pour réprimer, empêcher les gens de s’exprimer, caporaliser les partis et les syndicats afin d’enlever toute visibilité à l’alternative démocratique. Vous savez, nous avons un défaut que nous assumons : nous rejetons la violence d’où qu’elle vienne.
Nous voulons une transition démocratique et il va de soi qu’elle doit être faite avec le pouvoir. Encore faut-il que celui-ci accepte de voir dans les forces politiques des partenaires et non des faire-valoir. - Lever l’état d’urgence, Au lieu de cela, on utilise le projet de charte comme un préalable à une révision constitutionnelle, qui reste indispensable pour permettre à Bouteflika de briguer un troisième mandat. Question : Une sortie de crise est-elle possible ? Comment la voyez-vous et quelles formes d’alliance envisagez-vous pour lancer une dynamique démocratique ? Quelles formes prendront les différentes alliances ou regroupements qui émergeront dans une dynamique politique visant à une rupture pacifique ? Ce serait insulter les principes élémentaires de la démocratie que d’en tracer à l’avance les modalités. Je pense en clair que la seule ligne de démarcation se situe entre ceux qui luttent pour une transformation démocratique et ceux qui œuvrent à maintenir un système brutal, bloqué et disqualifié. Je voudrais aussi insister sur un point fondamental à mes yeux : la solution pour l’Algérie ne réside pas dans la re-création d’un parti unique ou d’un consensus populiste ; Question : Quelle est la place des islamistes dans cette perspective ? Cela n’amènera ni à la réconciliation ni à une paix durables.
Cela aggravera au contraire la confusion et, plus grave encore, les haines et les ressentiments.
Je ne crois pas que ce soit faire insulte à un courant socialement présent dans notre société que de dire que les dirigeants de l’islamisme politique ont souvent été le faire-valoir et le prétexte permanent du régime pour s’opposer à toute évolution démocratique. Nombre de ces dirigeants se sont disqualifiés, et le nier reviendrait simplement à se voiler la face. La société algérienne est beaucoup plus sécularisée qu’on ne le croit en dépit du monopole que le système s’est octroyé en matière de religion ou qui a provoqué les dérives archaïques et violentes. Cela étant, qu’on ne compte pas sur moi pour criminaliser ou bannir un pan entier de notre société qu’il s’agit, au contraire, d’intégrer au jeu politique.
Nous avons payé trop cher les manipulations délibérées et le refus de prendre en compte cette réalité. 200 000 morts nous en rappellent le prix. Mais soyons clair : cette intégration doit se faire dans le respect de règles clairement définies et auxquelles on ne saurait tolérer aucun manquement sous quelque prétexte que ce soit. Il va aussi sans dire que l’extrême misère, l’exclusion, la détresse et l’abandon dans lesquelles vit une grande partie des Algériens ne peuvent que faire le lit des extrémismes. Il faut donc se préoccuper en priorité et en urgence du devenir de ces hommes et de ces femmes et leur permettre de vivre dans la dignité. Retarder l’instauration de l’Etat de droit, le rétablissement des libertés et la lutte contre la pauvreté conduira à l’extrémisme dans sa version la plus radicale. Aussi, je reste convaincu que la seule véritable réconciliation serait celle qui résorberait l’intolérable fracture séparant une classe de nantis qui dispose de tous les pouvoirs, de toutes les richesses et tous les privilèges, et une population abandonnée à son sort, sans aucun droit, et qui crève de précarité et de misère. Question : Le FFS s’est prononcé pour la participation aux élections partielles en Kabylie. Sur quels thèmes fera-t-il campagne ? Au-delà, et beaucoup plus inquiétante est la réapparition du GSPC. Elle est si bizarre et si soudaine qu’elle confirme l’hypothèse d’une autre forme de guerre contre les forces politiques et démocratiques. Une tchétchénisation annoncée. Question : Le traité d’amitié entre l’Algérie et la France semble marquer le pas. La reconnaissance par la France des crimes coloniaux est-elle un préalable à une relation apaisée ? Mais l’instrumentalisation démagogique d’un nationalisme archaïque et revanchard de cette loi par le pouvoir n’est pas moins détestable. Comment faire crédit à Bouteflika et ne pas voir dans la surenchère de sa campagne une instrumentalisation du martyre qu’ont vécu les Algériens pour arracher leur libération ? Comment croire à la sincérité de sa surenchère sur le « devoir de vérité et de mémoire » - devoir je le répète légitime sous tous les cieux - quand, dans le même temps, il exige des Algériens qu’ils tirent une fois pour toutes à partir du 30 septembre un trait sur 200 000 morts, 15 000 à 20 000 disparus et un million ou plus de déplacés ? Cela montre que ce tour de passe-passe n’est qu’une indigne usurpation des souffrances de notre peuple, surtout quand on sait que le pouvoir n’est pas en reste de révisionnisme et de relecture de notre histoire. Tout se passe comme si le pouvoir n’exigeait aujourd’hui de la France une repentance - par ailleurs, je le répète, légitime - que pour mieux contraindre les responsables français à continuer à observer un silence assourdissant sur la situation de notre pays et à cautionner la dérive totalitaire qui est en marche. Bouteflika bombe en fait le torse pour arracher une repentance à Chirac, qu’il présentera comme un haut fait d’armes pour mieux faire oublier que le pouvoir, comme lui-même, ont toujours considéré que la vraie légitimation s’obtenait à Paris et, depuis quelque temps, à Washington également. Question :Une question personnelle. Vous n’envisagez toujours pas de retourner en Algérie ? Le feriez-vous un jour ? Entretien réalisé par Bouzeghrane Nadjia & Rémi Yacine Dans la même rubrique :
Hocine AIT AHMED : « Depuis l’Indépendance, ce ne sont jamais les urnes qui ont décidé du destin des Algériens » Le chef du Front des forces socialistes, opposant à la « charte pour la paix et la réconciliation nationale » soumise à référendum jeudi en Algérie, était le jour-même invité de Libération.fr. Il a répondu aux questions des internautes sur son hostilité au référendum de Bouteflika
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